L’arc et la flèche

Des générations de formateurs ont trouvé toute sorte de métaphores pour illustrer le principe du lancer ; pour ma part, je pense que l’arc et la flèche restent la meilleure image.

Le concept le plus difficile à appréhender pour un débutant est cette idée de « charger » la canne. Avec l’image d’un arc, cette notion est très facile à visualiser. Si je veux envoyer une flèche, je fais plier l’arc en tirant sur la corde. L’effet ressort de l’arc va ramener la corde à sa place et imprimer un mouvement à la flèche. Plus je tire sur la corde, et donc plus je charge l’arc, et plus j’emmagasine de l’énergie pour pousser la flèche. Personne n’imagine qu’il faut pousser sur la flèche pour qu’elle aille plus vite et encore moins qu’il faille basculer l’arc pour redresser la trajectoire.

 

Dans le cas de notre lancer, le problème est identique, il faut que la canne plie pour emmagasiner de l’énergie. Il y a deux façons d’y arriver soit on projette la soie dans l’air et en sens opposé de là où on veut lancer ,comme dans le lancer classique, soit on « retient » la soie, pour tirer sur la canne, comme dans le lancer spey. D’ailleurs à première vue, la deuxième solution semble beaucoup plus naturelle que la première.

 

Pour la petite histoire, il existe le lancer « arbalète » qui utilise la canne comme une fronde. Vous la mettez à l’horizontale, vous rentrez la soie pour n’en garder qu’une longueur. Ensuite en tenant l’hameçon par la hampe, vous tendez la canne, c’est-à-dire que vous pliez le sillon vers le haut, vous visez et vous lâchez prestement. Le plus dur c’est d’arriver à tendre la canne en tenant l’hameçon d’une manière sécuritaire. Grosso modo, une fois sur deux vous vous plantez l’hameçon dans le doigt et l’autre fois votre lancer tombe à un mètre de vous. La vérité c’est que ceux qui y arrivent ne peuvent qu’avoir triché ! Je vous rappelle que les aficionados de ce lancer nous disent que c’est un lancer extrêmement délicat qu’ils utilisent pour faire le moins de perturbation possible. Donc ces furtifs doivent certainement pêcher avec un bas de ligne très long, habituellement plus long que la canne elle-même. Dans le lancer arbalète, la mouche serait donc censée tirer avec elle le bas de ligne et c’est justement le problème, une mouche ne « peut » pas tirer quoi que ce soit. C’est la ligne tout entière qui porte la mouche et certainement pas le contraire. Donc si vous voulez faire un lancer arbalète, il n’y a qu’une solution : raccourcir votre bas de ligne aux dépens du côté furtif.

Vous pouvez vous essayer au lancer arbalète spey ! Non ce n’est pas une blague ! C’est un lancer encore plus dangereux que celui dont nous venons de parler, mais extraordinairement efficace. C’est un lancer roulé, mais dans lequel vous tenez la mouche dans votre main le plus longtemps possible. Une sorte de remake de « La fureur de vivre » en quelque sorte. L’ancrage idéal, parfaitement solide, surtout si l’hameçon est bien planté dans votre main, et parfaitement synchrone, si vous relâchez juste au bon moment. Il faut prévoir soit une aiguille pour refermer la plaie, soit un couteau chauffé à blanc pour cautériser, mais c’est un beau lancer ! Et celui-là fonctionne vraiment parce que c’est bien la soie qui va porter la mouche et non le contraire.

Tout ça pour en arriver à cette constatation : la soie transmet son énergie au bas de ligne qui va donc s’étendre en emmenant la mouche avec lui, mais cette énergie provient de la canne.

 

Pourquoi se reposer sur la canne ?

Tout simplement parce qu’elle va plus vite que vous. Essayez de lancer la soie avec la main. C’était une facétie à laquelle Mel Krieger aimait à s’adonner. Il démontrait qu’on pouvait lancer une mouche sans canne à pêche. Le problème est simplement la vitesse.

Admettons que le déplacement au niveau de la main est d’environ 30 cm et qu’elle fait ce trajet en une seconde. Avec une canne de 3 m, qui parcourt un angle de 30°, on peut calculer le déplacement avec la formule L=2 * rayon * sin( angle/2 ). Cela donne une trajectoire linéaire (corde de l’arc) de l’ordre de 1,50 m. Si on ajoute la flexion de la canne et que l’on considère que la canne plie sur son tiers supérieur d’un autre 30°, le déplacement total de la pointe du sillon est d’environ 2 m. En vitesse pure, cela donne : au niveau du poignet une vitesse de 1 km/h alors qu’à la pointe la vitesse est de 70 km/h ! Oubliez les détails retenez la vitesse.

Que je déplace la main ou pas, ne changera presque rien, c’est l’angle qui est l’élément principal. Je vous mets bien sûr en garde sur toute extrapolation qui voudrait qu’en augmentant l’angle, j’augmente la vitesse. L’inertie de la canne et de la soie fait en sorte que le mouvement idéal reste les 30° compris entre 11 h et 1 h. Un angle plus grand serait plus lent et si vous parcourez deux fois plus de distance, mais en deux fois plus de temps, vous allez à la même vitesse. Par contre, là où il est évident que l’on peut gagner de la vitesse, c’est en chargeant plus encore la canne. À chaque degré de ploiement additionnel, je gagne un peu de vitesse d’où l’intérêt de faire la double traction.

 

L’autre partie du lancer qui est très bien imagé par l’arc, c’est la direction. Si je veux lancer une flèche vers une cible, je vais tirer sur la corde et pointer l’axe, défini par la corde et l’arc, vers la cible. En fait bien plus simple que ça, je tiens la poignée de l’arc dans ma main au bout de mon bras tendu et je pointe le bras, et donc la flèche, vers la cible. Pour la pêche à la mouche, si je veux lancer une mouche vers un poisson, je charge ma canne selon un axe dirigé vers le poisson. C’est d’ailleurs le grand souci du lancer classique : si, derrière moi, dans l’axe dans lequel je lance, il y a des arbres, j’ai un problème de taille (mais pas le sécateur). Et comme je ne peux ni tailler, ni élaguer, il ne me reste que le spey. Bien sûr, on peut tricher, lancer parallèlement à la rive et au dernier moment dévier la trajectoire du sillon. On va gagner quelques degrés, mais on va surtout perdre beaucoup de puissance. Et c’est là le point névralgique de ce problème, la puissance maximale est obtenue dans l’axe d’action de la canne. En lancer classique, cet axe est obtenu par la direction du déplacement de la soie dans l’air, en arrière de la canne. Il ne vous échappe pas que cela donne aussi l’axe de flexion de la canne.

C’est la première loi du lancer: la puissance maximale est obtenue dans l’axe de la D loop. Simon Gawesworth, l’un des plus grands prédicateurs du spey, l’appelle la loi des 180°. On peut lui donner n’importe quel nom : la ligne droite, la flèche ou 180, je me permets de vous signaler qu’il n’y a rien de nouveau, vous l’appliquiez implicitement dans le lancer classique et vous devrez l’appliquer dans le spey. Éventuellement la seule différence, c’est que le spey permets de changer facilement de direction et qu’il faut absolument aligner la D Loop avec la nouvelle direction.

Certains mélangent cette loi avec un tout autre problème : l’intersection de trajectoires. Cela n’a pas vraiment à voir avec l’énergie, mais c’est une indication que vous n’avez pas respecté la loi. Si il y a collision entre la soie et l’ancrage c’est que vous ne lancez pas dans l’axe de la D Loop.

J’en profite aussi pour dire que tous les lancers spey ne sont pas adaptés à toutes les situations justement parce que de certaines positions vous ne pouvez pas créer la D Loop dont vous auriez besoin. J’y reviendrai dans un chapitre consacré à ce seul sujet.

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